
CK, myoglobine et CMJ ne mesurent pas la même chose. Comprendre leur hiérarchie temporelle change radicalement votre approche de la prévention des TMS. Lecture critique DrDLM™ basée sur Lippi 2019, Chalchat 2022 et Halson 2014.
Un kinésithérapeute pose la question à son confrère médecin du sport : "La CK de ton haltérophile est à 1 800 UI/L. Tu le fais s'entraîner aujourd'hui ?" Réponse du médecin : "Ça dépend de sa baseline."
Cette réponse, apparemment anodine, condense l'ensemble d'un changement de paradigme en train de s'opérer en médecine du sport et en santé au travail. Un changement que synthétise le Dr Pierre Duchesne de Lamotte dans un article en cours de soumission (2026) sur les Marqueurs de Contrainte Musculosquelettique (MSM).
La créatine kinase (CK) est le biomarqueur musculaire le plus prescrit en pratique sportive. Sa logique est intuitive : dommage musculaire → libération de CK → élévation plasmatique. Mais cette linéarité apparente cache une réalité bien plus complexe.
Lippi et al. (2019) ont passé en revue les biomarqueurs musculaires dans la revue Clinical Chemistry and Laboratory Medicine. Leur conclusion est sans appel : la variabilité inter-individuelle de la CK peut atteindre un facteur 1 à 50 chez des sujets sans aucune pathologie. Un haltérophile entraîné peut présenter une CK basale de 800-1500 UI/L que les normes de laboratoire standard classeraient comme "pathologique" — sans que cela signifie quoi que ce soit cliniquement.
Chalchat et al. (2022) vont plus loin dans PLoS One avec une revue systématique et méta-analyse des marqueurs indirects de dommages musculaires. Ils montrent que la CK, la myoglobine et la LDH présentent des problèmes méthodologiques majeurs comme indicateurs de référence : coefficient de variation élevé, dépendance au moment de prélèvement post-effort, influences non mécaniques (genre, niveau d'entraînement, masse musculaire, génétique).
La myoglobine présente un profil similaire : pic plasmatique plus précoce que la CK (4-6h post-effort vs 24-48h), mais élimination rénale rapide qui la rend difficile à standardiser dans un suivi longitudinal de routine.
La LDH est la moins spécifique des trois : ubiquitaire, elle s'élève dans de nombreuses situations non musculaires (hémolyse, hépatite, dommages cardiaques). Son usage isolé comme marqueur de surcharge musculaire est aujourd'hui contesté.
Voici ce que la CK, même élevée, ne peut pas vous dire seule :
Halson (2014) dans Sports Medicine a formalisé ce que les praticiens de terrain observaient intuitivement : le Counter Movement Jump (CMJ) détecte la fatigue neuromusculaire 24 à 48 heures AVANT que le RPE ne l'indique et 48 à 72 heures AVANT que la performance aux lifts olympiques ne chute.
Ce n'est pas un hasard. Le CMJ mesure la capacité du système neuromusculaire à stocker et restituer l'énergie élastique via le cycle d'étirement-raccourcissement (SSC). Cette capacité est directement liée à l'état des circuits nerveux (cérébelleuse, M1, motoneurones), qui se dégradent avant les structures biologiques et tissulaires sous charge excessive.
La hiérarchie temporelle MSM en pratique :
1. CMJ commence à baisser (signal fonctionnel) → 24-48h après le début de la surcharge 2. RPE augmente à charge égale (signal fonctionnel) → 48-72h 3. CK augmente au-delà de 2× la baseline (signal biologique) → 72h-1 semaine 4. Modification structurale (enthèse, remodelage) → semaines à mois
Cette séquence n'est pas arbitraire. Elle reflète la réversibilité différentielle des niveaux : les signaux fonctionnels sont les plus précoces ET les plus réversibles (24-72h de récupération suffisent), tandis que les modifications biologiques et structurales prennent des semaines à se normaliser.
Si vous suivez un haltérophile — ou évaluez un salarié en surcharge TMS — et que vous attendez l'élévation de la CK pour intervenir, vous êtes en retard d'un niveau dans la hiérarchie MSM.
La détection optimale passe par la surveillance hebdomadaire du CMJ (et non trimestrielle de la biologie), avec comme règle de sécurité : si CMJ↓>10% vs baseline + RPE↑ persistant + au moins 1 autre signal concordant = intervention avant tout dosage biologique.
Ce n'est pas un abandon de la biologie — c'est une priorisation correcte selon la hiérarchie temporelle des MSM.
Les 3 marqueurs (CK, myoglobine, CMJ) ne mesurent pas la même chose, ne se lisent pas au même moment, et ne conduisent pas aux mêmes décisions cliniques. Les intégrer dans un cadre multi-niveaux — fonctionnel, biologique, structural — est l'évolution conceptuelle centrale du modèle MSM proposé par le Dr Duchesne de Lamotte (2026).
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